TOKYO DÉCADENCE, 2011
par Vaan Punk
Published in Revue Bordel, Stéphane Million Éditeur
Sa présence n'ajoutait rien à la société, de même que son absence ne lui retranchait rien.
Murakami Ryu, Coin Locker Babies

Ni fan de manga, de katana, de Murakami Haruki, ni frustré sexuel qui part tenter sa chance en Asie, je n'avais auparavant pas d'attirance particulière pour le Japon. Je ne me branlais pas sur les photographies xnxx de la catégorie asian. C'est grâce à une bourse japonaise que je suis parti étudier l'architecture à Tokyo.
Comme beaucoup de gaijins ou d'étrangers je suis resté longtemps muet devant le nombre d'informations hétéroclites. Drôle de mélange que Toshiba, l'Empereur transparent, les ramen, les slips usagés en distributeur, le judo, la discipline, les yamanba, les karoshi (mort par le travail), Hello Kitty et le tiers-monde de Sanya. N'ayant pas trouvé le mode d'emploi complet, j'ai décidé de présenter un collage bordélique d'emails sur mes découvertes à Honshu.
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Subject: Premières impressions
Date: Sun, 2 Nov 2003 12:26:01 +0900
Konichiwa à tous. A l'aéroport de Narita un peu comme dans Alice un groupe de freeters habillés en lapins, sans se pincer les pattes m'ouvre la porte des merveilles. Après 13h d'avion, 4h de bus et train j'arrive enfin à mon dortoir. Premier briefing sur les contraintes. Aucun regroupement après 22h. Les filles ont interdiction de pénétrer hors de la salle commune. Devoir de se gargariser avec une bétadine pour éviter la peste aviaire et cerise sur le gâteau devoir de dénoncer quiconque contreviendrait à ces règles pour qu'il soit expulsé.
Me voilà seul dans une cellule glauque, type Tourette de Corbusier mais sans l'architecture d'où je peux contempler les mégawatts d'un pylône géant. Le jour même un étudiant frappe à ma porte et je dois me présenter à l'université sans tarder. C'est parti!
J'absorbe mes première impressions comme une éponge aride se gonfle d'eau. Trains bondés au maximum. On pousse. On bourre, mais toujours avec des gants blancs sans débordement d'émotion ni agressivité. Devant. Derrière. Sur les cotés. Une japonaise m'explique comme le corps est un liquide composé à 70% d'eau, il n'y a pas de problème pour comprimer les gens qui épousent la forme du train. Je commence à comprendre cet harmonieux concept de flux.
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Subject: News from Japan
Date: Mon, 24 Nov 2003 21:03:28 +0900
Cet après-midi présentation du laboratoire et déjà première deadline. Un projet avec le vénérable Maître Tsuka sur la conception d'agriculture urbaine verticale. Un étudiant qui parle un peu anglais me traduit quelques mots et là la surprise : les cours sont en japonais. Mais j'y pige que dalle! C'était officiellement prévu en anglais. Pas d'angoisse l'université a la solution, six mois intensifs de japonais pour tous les étudiants étrangers. Terrible expérience. Le rythme d'avancement est donné par les étudiants chinois. Je vous raconte pas la traîne que j'accumule dès le deuxième jour. Entre eux c'est parti pour une compétition à qui dort le moins. Le prix final est attribué non pas au meilleur mais par rapport à la profondeur des cernes. Cà se passe comme ça ici.
Au laboratoire les étudiants sont très accueillants. Une multi-culture parfaitement organisée. On travaille six à sept jours par semaine jusqu'au dernier train. Cela traumatise quelque fois les français attachés à leur vie privée, mais il faut prendre conscience que le temps ici a un sens différent. Pas de stress inutile pendant une charrette. Une tasse de thé et on discute. Beaucoup d'étudiants passent la nuit en somnolant assis, ou en boule sous le bureau. J'ai vu des visages marqués par les touches de clavier. Devant ces nouveautés je suis d'abord perplexe puis isolé, admiratif, fasciné et sensible.
On prend les repas ensemble sur la table de réunion. Rires. Bons vivants. Ce soir là c'est mon tour de cuisiner. Poulet basquaise et Passe-tout-grain exotiques les ravissent. Après c'est la fête improvisée, Shin le troisième assistant du Maître mixe de la J-Pop. On danse. Les mecs sont fin bourrés puis barrés. J'imagine une descendance entre leur visage rouge et les amérindiens. Match de boxe dans le couloir. J'hallucine de voir Katsu le quatrième assistant balancer des kicks dans les imprimantes. Tout le monde semble bien s'amuser. Ça continue au whisky Suntori. Minuit sonne. La première assistante du Maître envoie un regard vers une jeune lapine qui met la musique sur pause. Silence. Nettoyage général et aspirateur. Les japonais se remettent au travail. Cuits. En silence. Chacun devant son écran. C'est une blague? Non, je n'ai toujours pas bien saisi la limite entre vie privée, travail et amis. Alors je mixe aussi entre mon passé et mon intégration. C'est agréable de découvrir.
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Subject: Bruit rose
Date: Wed, 26 Nov 2003 20:58:41 +0900
"Attention la porte va s'ouvrir à droite- Dans un instant la porte va s'ouvrir- Attention la porte s'ouvre- Attention la porte va se fermer- Mamonaku doa- shimarimasu!" Inécoutables messages qui indiquent la fin d'un escalier mécanique ou le début d'un tapis roulant… Il existe même un message d'alerte signalant les corbeaux qui posent des pierres sur les rails pour gêner la circulation des trains.
Il serait intéressant de faire la liste des informations à suivre en ville. A comme Amour du détail ou Abrutissement des masses. Lors de mes déplacements dans ce territoire terriblement organisé, les sons omniprésents savamment mélangés à des musiques me traversent sans pouvoir tout comprendre. Bruit rose publicitaire. Fabrication du paysage. Anticipation collective des événements sans importance. Ces musiques me font penser aux morceaux de Beethoven qu'on passe aux poules pour qu'elles pondent plus. Le corps est contraint. Dirigé. La ville a les yeux baissés sur les portables. Dictature molle. Exécutif des flux. Capitale de l'architecture post-moderne. Société visionnaire où le commerce guide les pas. Ville privatisée par les keiretsu ces méga-compagnies comme Tokyu, Odakyu, Keio, Mitsubishi qui gèrent leur territoire, le commerce, la construction, l'architecture, l'alimentation, les écoles, transports, trains, hôpitaux, assurances… Trente millions de gens étendus sur un à deux étages.
Je suis fasciné. Drague, fête, sexe, déplacement, travail, photos de mariage, enterrements, immigration, discussion chaque événement est contraint par une heure de début, de fin et un lieu dédié. Même pour ma carte de séjour, permis de conduire ça fonctionne au poil. Les ministères français devraient envoyer ici une délégation chargée d'étudier l'efficacité des formalités.
A Tokyo on trouve de tout. Le tout est de trouver. Un Morgon avec de l'Epoisse à 22h c'est disponible contre quelques billets au kombini du coin. Je suis pour le moment plutôt contraint aux instant ramen que je n'ai su choisir. Dans un supermarché classique je découvre au milieu des vélos, théières, crayons, bricolage six grands rayons d'accessoires pour chien et dans le septième les toutous en libre service. Magazines spécialisés dans les truffes anamorphosées de labradors. Peluches. Goût du jeu. Animaux. Monde de la douceur. Cocooning. Tables chauffantes kotatsu. Programmations télé débiles. Pathologie sociale des teen qui font la pute pour un sac LV. Supermarchés construits en quatre jours avec porte automatique. Comme dans un jeu je trouve à chaque coin de rue ma dose quotidienne de vitamine A, B, C, D, E, 1, 2, 3, Ca, Fe. Lavabos anti-remous. Immeubles anti-sismiques. WC qui nettoient le cul avec un jet sophistiqué. Sushis en série sur rails. Restos en trois minutes chrono. Combien d'avance ont-ils sur nous? Les japonais sont vraiment loin de mes repères. Parfois incompréhensibles. Ça se passe sous mes yeux mais j'erre seul, sans savoir lire ni parler, parmi les nerds d'Akihabara la ville électrique. J'ai faim et aimerais bien pouvoir trouver quelque chose. Le commerce s'infiltre en moi, touche à mes sentiments qui se démultiplient. La densité d'événements ralentit le temps et allonge mes journées. J'oublie mes images d'avant. Je presse reset dans l'empire Victor, Sony, Fuji. J'assimile la modernité. Sans faire tabula rasa je mets mon passé entre parenthèses. Tokyo n'est pas facile mais si dépaysante.

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Subject: La nuit
Date: Tue, 2 Dec 2003 04:33:12 +0900
Au delà du laboratoire institutionnel je découvre le bout de la nuit improbable. Les rues n'ont pas de nom. Pour trouver le club je demande ma route à une dame qui insiste pour m'y conduire en taxi et à ses frais. Mes amis sont en retard et je reste isolé par la bouche et les yeux. L'alcool me rappelle où je suis et la danse me passionne car plus besoin de parler pour communiquer avec la minimale. Les gens ont l'habitude de donner sous la meilleure forme qui soit. Gratuitement. Un peu à la Jean-Luc Marion.
Les clubs fantastiques aux ambiances dignes du Brésil me font voir un Japon différent. Bon enfant. Au maquillage parfait. Au look sans limite. A la propreté et tranquillité irréprochables. Même les terribles criminels yakuza [que je connaîtrai plus tard grâce à Adrien] sont courtois au moins en apparence. Mais aussitôt la fête terminée chacun reprend sa place dans la société. Regard absent et vide. Chacun retrouve sa bulle d'isolement, sa matrice. Et si c'était ça le Japon?
Cette nuit je trouve enfin le temps d'écrire. Lorsqu'on me demande pourquoi je suis venu au Japon, je réponds: "c'est loin de la France."
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Subject: Sous le soleil: Draft
C'est peut-être l'isolement plus la pression de groupe, mais ce matin j'ai ma première hallucination. Un trou noir sans drogue. Confusion de l'espace temps. Je suis vraiment incapable de savoir si cette image de pylône électrique m'apparait depuis mon lit dans mes rêves ou si je suis réellement près du pylône. C'est dans la rue ensoleillée en marchant sous les gingkos que je retrouve mes esprits. Sans savoir la réponse.
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Subject: Le groupe
Date: Tue, 25 Mar 2004 02:12:43 +0900
Au printemps à l'université il y a le jour du grand remue ménage. L'occasion pour les asiatiques de mon labo d'exprimer leur attachement au groupe en se montrant soudés. L'occasion pour moi, qui contrairement aux autres nettoie tout au long de l'année, d'afficher ma différence en restant concentré sur mon projet. Je n'oublierai jamais le regard stakhanoviste de cet étudiant coréen qui arpente la longue salle en courant avec deux balais XXL, un dans chaque main. Il incarne l'Exemple, et moi par résultante le Contre-exemple. A chaque passage de balais j'ai droit à son "Look! Look how I do! You should also do the cleaning!" J'obtiens momentanément la tranquillité en leur expliquant que pour moi la logique et l'originalité valent plus que l'unité du groupe en soi. Depuis ce jour mes relations avec eux ont pris froid. Seul avec un Japonais, j'ai une relation normale. Le problème vient du mode groupe. Alors le nous domine le pauvre je qui n'a d'autres choix que s'adapter ou partir. Contre tous je décide de résister.
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Subject: Ras le bol
Date: Tue, 28 Jun 2004 18:36:08 +0800
J'ai aussi mes jours noirs du Japon où il faut que ça sorte car je pète un câble sous la pression. Je vois les choses autrement. Education marquée dès l'enfance par la soumission aux supérieurs comme en témoignent les gestes chorégraphiques en rang militaire dans un night club brésilien. Nous ne nous comprenons pas. Le groupe a une face apathique et livide comme s'il court après sa propre mort ou s'il a oublié d'exister. Robot incontrôlable. Impression de parler à un mur. Parfois même d'être le mur. Pour eux c'est sûr je suis à l'ouest. Sans doute je pense trop pour ce groupe qui a oublié de penser. Malgré mes efforts pour respecter leur putain de groupe, je ne peux abandonner mon sens critique. L'absence de discours politique me dérange. Je me sens différent et stupide car isolé. Je n'obéis pas aux mêmes valeurs. Je suis juste en mal de pays. Mes amis me manquent. Faut que j'aille manger.

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Subject: Être étranger
Date: Fri, 2 Jul 2004 10:05:31 +0800
Cette nuit j'ai rêvé de gens manipulant une feuille de papier. Ils ne semblent pas comprendre les inscriptions et se la passent de main en main. La feuille tourne sur la table, mobilise les attentions sans que personne n'ose vraiment la regarder. Regards et silence. Ils paraissent dérangés. J'aimerais bien connaître l'objet de leur embarras. Et si c'était moi la feuille.
Deux cents ans d'insularité hermétique laissent des traces. Etre étranger a des bons et mauvais côtés. Même mon ami Dave depuis trente ans installé ici, marié à une japonaise, papa et travaillant dans une entreprise japonaise, un gaijin reste un gaijin. Même s'il est dans la culture japonaise de considérer l'homme en tant qu'animal, l'étranger appartient à une espèce différente qui relève de la pure curiosité, voire de la méfiance. La bête rare au long nez se comporte différemment. Voila ce que je suis. Celui capable de couper la parole au vénérable Maître. On ne peut en vouloir à un étranger pour son manque de manières. Ils sont parfois d'une telle indifférence à mon égard que je flotte littéralement dans un paysage, assis seul sur un nuage, au milieu d'autres étrangers, entre parano et réalité. Heureusement je laisse le courant emporter beaucoup de choses. C'est si loin et différent. Un jour mon curieux Maître s'est amusé à toucher les poils de bras d'un étudiant franco-portugais en s'exclamant: "It's like an animal!"
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Subject: Koenji mon amour
Date: Fri, 11 Apr 2005 18:56:36 +0800
Je commence à trouver ma place et me sentir bien à Tokyo. Suite à trois déménagements je choisi de m'installer à Koenji car j'y rencontre mes premiers vrais amis japonais. Presque cinquante demandes avant de trouver un propriétaire qui accepte un locataire étranger. Koenji est un paradis pour qui a vécu deux ans dans les dortoirs et autres guest-houses avec beaucoup de règles débiles. J'habite un six tatamis sans salle de bain et vous êtes les bienvenus. Pour se laver il y a le sento, bain public de quartier très propre avec piscines: chaude, glacée, aux iris, thé, lait, piment (fesses serrées) et décharges électriques. Mon corps nu et poilu est une grande curiosité pour les hommes d'ici. De mon côté je m'amuse du sumo qui fait déborder le bain.
Je parle maintenant un japonais de femme enseigné par les femmes. Grâce à mon travail je rencontre d'intéressants personnages de tous milieux artistes, businessmen, homeless, politiciens, freeters, producteurs, punks et musiciens expérimentaux des live-houses. Je sors à moto avec mon ami Adrien, ancien drag queen hyperactif rejeté par le système français, qui aime organiser les soirées déjantées Techno gyoza puis Tokyo Decadance. Monde de la nuit. Marginaux. Nous découvrons en pleine ébullition les sous-cultures tokyoïtes. Petit à petit je me détache du moule universitaire qui pour des raisons politiques ne souhaite pas soutenir mon thème de recherche, l'architecture homeless. Avec le vieux philosophe Tanabe nous allons à la rencontre de ces populations occultées. Camping sauvage. Je trouve par ailleurs heureusement de nombreux soutiens pour développer mon travail. J'échappe enfin au groupe, reprends mon look et pars à la conquête des merveilles du vrai Japon. C'est beau quand on commence à aimer ce qui paraissait au début impensable.
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Subject: Sayonara party
Date: Thu, 6 Apr 2006 05:01:02 +0800
[…] Tard dans la nuit je roule seul, à 70 sur Okubodori. Je passe les halles le long de la Yamanote. J'arrive à Nakano. C'est bientôt la fin de sakura. Il me reste des photos à faire. Comme je rentre en France dans un mois je veux profiter au maximum de la lumière qui tombe sur le Japon. Enregistrer tout sur du film 100 Asa. C'est mon rêve.
Le vieux Dave m'avait prévenu:
"Vivre au Japon est une expérience dont on ne se remet jamais."
Vaan Punk

